Les constructivismes de Janet et Piaget
Article mis en ligne le 29 février 2016

par Isabelle Saillot
logo imprimer

Société Française de Psychologie : Congrès 2015

.

Lors du congrès 2015 de la Société Française de Psychologie (Strasbourg), j’ai organisé avec G. Lecocq un symposium d’histoire et épistémologie de la psychologie, au sein duquel je suis intervenue sur la comparaison des constructivismes de Janet et Piaget. Cette communication s’inspire de mon étude de 2013 publiée dans Psychologie Française intitulée « Grand angle : le lien connaissances-activité chez Soubelet (2010), un commentaire dans la perspective de la psychodynamique expérimentale ».

.


.

RÉSUMÉ DE MA COMMUNICATION

.

D’un constructivisme à l’autre, ou le rapport des idées aux actes

Au tournant du 20ème siècle, l’ancien débat sur les rapports des idées aux actes prend un nouvel aspect. Pierre Janet critique les courants cartésien et associationniste (Saillot, 2013). Pour lui, le phénomène psychologique premier n’est ni la sensation ni l’idée, c’est l’action ; les idées sont des « commencements » d’action, ou des actions « économiques » ; il identifie les idées à des actes : « Bien des philosophes, et Condillac surtout, se sont demandé ce qui arrive quand on introduit une sensation isolée dans une statue vide de pensées. (…) ils ne nous ont pas dit qu’à chaque sensation nouvelle la statue allait se remuer » (Janet, 1889). Il précisera sa position dans les années 30 : « Quand nous percevons un objet, un fauteuil par exemple, (…) nous avons déjà en nous l’acte caractéristique du fauteuil (…) Pour que ce fauteuil soit un fauteuil et non un livre il faut qu’un détail de l’objet éveille la tendance à s’asseoir » (Janet, 1935). On reconnaît dans ce « primat de l’action » constructivisme typique.

.

Jean Piaget écoute les leçons de Janet au Collège de France en 1920-21. Le constructivisme de Janet aura sur lui une profonde influence : il cherchera à montrer expérimentalement comment se développent les rapports entre action et idées. Pour lui, c’est par l’action que les connaissances se construisent : ses expérimentations engagent les sujets à manipuler les objets, montrant que les schèmes sensori-moteurs organisent les actions. Mais à la fin des années 60, de nombreux travaux convergent pour réfuter le modèle de Piaget. En 1967, Melhler et Bever montrent, lors d’expérimentations avec de jeunes enfants, qu’en utilisant des bonbons à la place de jetons, les résultats de Piaget sont altérés. Brisant le rapport piagétien des idées aux actes, on démontre que la manipulation des objets n’est pas indispensable à l’acquisition de connaissances. Le constructivisme de Janet et Piaget a-t-il échoué ?

.

Les historiens n’ont pas assez souligné une importante distinction entre les constructivismes respectifs des deux grands psychologues. Tandis que Piaget utilisait la manipulation physique des objets, pour Janet, une réelle manipulation n’est pas nécessaire : son primat de l’action donne à l’idée d’agir, ou à la représentation de l’action, la qualité d’un acte à part entière. Or, cette thèse est réhabilitée depuis peu. En effet, de nombreux travaux ont montré que le système moteur est activé lors de tâches conceptuelles ; dans l’hypothèse de la « cognition incarnée », l’information conceptuelle est représentée sans intermédiaire par le système moteur. L’identité entre action et représentation trouve également de forts soutiens empiriques dans des recherches sur l’incarnation de l’action. Les travaux contemporains soutiennent donc un constructivisme plus janétien que piagétien, où les connaissances sur les objets et les représentations cognitives des actes doivent être conçues comme étant formellement des actes. Ces points d’histoire mériteraient d’être approfondis, et les résultats de Janet recèlent encore certainement bien d’intéressantes ressources pour la psychologie actuelle.

.

Janet, P. 1889. L’Automatisme psychologique. Essai de psychologie expérimentale sur les formes inférieures de l’activité humaine. Réédition L’Harmattan, Paris, 2005.

Janet, P. 1935. Les Débuts de l’intelligence. Paris, Flammarion, 260 p.

Mehler, J. & Bever, T. 1967. Cognitive capacity of very young children. Science, 158, pp 141-142.

Saillot I. (2013). Grand angle : le lien connaissances-activité chez Soubelet (2010), un commentaire dans la perspective de la psychodynamique expérimentale. Psychologie Française 58(1), pp. 53 – 66.

.





Site réalisé sous SPIP par isabelle saillot avec le squelette ESCAL-V3 Version : 3.85.7